Figure de pensée imaginant, afin de fonder la souveraineté de l'État, un contrat originaire noué entre les êtres humains.
En théorie politique, on désigne sous l'appellation « contrat social » la fiction selon laquelle les êtres humains constituant une même collectivité auraient conclu un contrat en vue de fonder la souveraineté de l'État. Les théories du contrat social ont fleuri lors du renouvellement de la pensée politique qui s'est opéré durant les Temps modernes. Ce contrat ne correspond pas à une réalité historique tangible, mais renvoie à une expérience de pensée qui, bien que fictive, permet de concevoir le fondement légitime des collectivités politiques.
Même si un célèbre livre du philosophe Jean-Jacques Rousseau s'intitule Du contrat social (1762), c'est à partir des œuvres de Thomas Hobbes et de John Locke, deux grandes figures de la pensée politique anglo-saxonne du 17e siècle, que sont souvent distingués deux types de contrat social : d'une part, un contrat social vertical par lequel les individus confient leur pouvoir à une autorité qu'ils constituent et, par ce même geste, renoncent à ce pouvoir (variante hobbesienne) ; d'autre part, un contrat social horizontal qui correspond à un contrat non de sujétion, mais d'association (variante lockéenne).
Les différences entre ces deux types de contrat social s'enracinent dans les conceptions distinctes de ces auteurs concernant l'état de nature, auquel ils opposent tous deux un état politique – parfois qualifié d'état social ou d'état civil – qui est la résultante du contrat social. Dans Le Léviathan, T. Hobbes postule que, dans l'état de nature, les êtres humains sont plongés dans une situation de « guerre de tous contre tous », marquée par la méfiance mutuelle et la violence. C'est pour échapper à cette situation qu'ils acceptent de renoncer à leur liberté au profit d'un souverain omnipotent, et ce en échange de la garantie de leur sécurité. Au contraire, dans le Traité du gouvernement civil, J. Locke estime que les êtres humains coexistent de manière globalement pacifique dans l'état de nature, bien qu'ils y soient confrontés à des difficultés provenant, d'une part, de la rudesse des conditions d'existence et, d'autre part, de l'absence d'un interlocuteur érigé en position de tiers qui serait en mesure de trancher leurs conflits. Selon J. Locke, si les êtres humains constituent une collectivité politique organisée, c'est ainsi afin d'accéder à une protection plus importante de leur droits naturels, qui touchent tant à leur personne qu'à leurs biens.
Notons que la version rousseauiste du contrat social se distingue de ces deux modèles car elle requiert l'exercice du pouvoir par le peuple réuni, sans qu'une délégation à des gouvernants n'intervienne, et ce afin de permettre l'émergence d'une volonté générale transcendant les volontés particulières. Cette conception de la souveraineté populaire, mettant l'accent sur le principe d'égalité plutôt que sur celui de liberté, a fortement influencé, non seulement les révolutionnaires français, mais aussi la pensée socialiste et communiste.
Les théoriciens du contrat social ne placent pas dans Dieu la source de la légitimité du pouvoir. Dans une optique rationaliste, ils s'emploient à fonder la souveraineté sur la faculté qu'ont en partage les individus d'user de leur raison. Ils se démarquent ainsi d'autres théories de la souveraineté, en particulier de la justification de la monarchie absolue de droit divin forgée par Jean Bodin dans Les Six livres de la République, au 16e siècle. Dans le même ordre d'idées, alors que le pouvoir d'inspiration divine est par essence incontestable et illimité, la pensée contractualiste estime que les citoyens peuvent, dans certains cas, remettre en cause le pouvoir. Selon T. Hobbes, le Léviathan manque à sa tâche lorsque la sécurité des individus n'est plus assurée. Dans la variante lockéenne, le pouvoir doit garantir non seulement la sécurité des citoyens, mais aussi l'ensemble des droits naturels (propriété, liberté d'opinion, liberté de culte…) dont ils jouissent dans l'état de nature et auxquels ils n'ont pas renoncé. J. Locke envisage dès lors de façon plus large les limitations susceptibles d'être apportées au pouvoir et est considéré, à ce titre, comme l'un des fondateurs du libéralisme politique.
Le courant contractualiste a largement irrigué la pensée politique à l'époque contemporaine et a également été réinvesti plus récemment par des auteurs souhaitant refonder le contrat social à la lumière des défis écologiques contemporains, notamment sous la forme d'un « contrat naturel ».
